Liberté et responsabilité. Texte 3 Kant - Philo (2022)

Kant — La conscience morale

Correction

1/ Notes pour la correction

— La conscience n’est pas une fonction psychologique, elle est morale dès l’abord, s’il est vrai, comme le notait Bergson, qu’elle est « synonyme de choix ». Notre conscience de nous-mêmes est conscience de notre liberté, c’est-à-dire de notre pouvoir de choisir, et de nous choisir. Mais cette conscience de notre liberté ne nous apparaît que sur fond de la conscience que nous avons de notre devoir : si nous ne savions pas ce qu’il nous faut faire, nous ne saurions pas non plus que nous sommes libres, c’est-à-dire que, ce qu’il nous faut faire, nous pouvons le faire ou ne pas le faire. L’objet du texte de Kant est de définir ce « savoir » de ce qu’il faut faire qui constitue la « conscience morale ». Or, à ce propos, Kant commence par poser en principe que « tout homme » possède en lui « un juge intérieur », « une puissance qui veille en lui sur les lois ». Cette affirma­tion n’est-elle pas paradoxale ? Car l’expérience montre que la plupart des hommes suivent leur appétit pour le plaisir et la satisfaction de leur propre intérêt y compris au détriment d’autrui. Tou­tefois, cette contradiction entre le principe que pose Kant et ce que montre l’expérience n’est qu’apparente, et Kant s’emploie justement ici à le montrer, en distinguant deux plans : celui du comportement et celui de la conscience. L’homme peut ne plus se soucier de cette voix, il peut ne plus l’écouter, mais « il ne peut jamais éviter de l’entendre ». Ainsi, l’idée principale de ce texte réside-t-elle dans l’affirmation que la conscience morale est inhérente à la conscience que l’homme a de lui-même, autrement dit que l’homme qui n’agit pas moralement sait, au fond de lui, qu’il ne devrait pas faire ce qu’il fait.

— L’homme est ainsi en mesure de se juger lui-même, et mieux que tout autre. Car on peut toujours justifier vis-à-vis d’autrui un mensonge ou une faute (en invoquant des excuses), mais on ne peut se tromper soi-même. Voilà pourquoi l’homme cherche à échapper à sa conscience par des plaisirs et des distractions par lesquels il s’efforce de faire taire ce juge intérieur en s’oubliant lui-même. Mais il est illusoire, d’après Kant, de vouloir s’affranchir de sa conscience. Nul juge n’est meilleur que celui que nous portons en nous-mêmes, non seulement parce qu’on ne peut lui échapper, mais parce que la moralité ou l’immoralité d’une action n’est manifeste qu’à l’auteur de cette action, car la moralité (ou l’immoralité) relève non de l’action elle-même, mais de l’intention. Dans les Fondements de la métaphysique des moeurs, Kant donne

l’exemple d’une action extérieurement conforme au devoir, et qui n’est cependant pas accomplie par devoir : suppo­sons qu’un commerçant soit honnête vis-à-vis de son client pour se l’attacher, le mobile de son comportement est-il le devoir ou n’est-ce pas plutôt le calcul de son intérêt « bien compris » ? Il est clair qu’il n’agit pas ici par honnêteté, mais seulement par prudence. Et cet exemple montre bien que l’on ne peut juger de la moralité d’autrui, mais qu’on ne peut juger que de la sienne. Aussi ne faut-il pas confondre la moralité avec la normalité. Ce qui est normal, c’est ce qui est répandu, « ce qui se fait ordinairement ». Mais cela ne vaut pas. La moralité, c’est la valeur d’une action, et celle-ci ne dépend pas des moeurs. Voilà pourquoi Kant précise que la conscience, « cette puissance qui veille en lui sur les lois », « n’est pas quelque chose de forgé (arbitrairement) par lui-même.

— La morale n’est pas affaire de convention, et ne relève pas de la vie sociale. La société peut prescrire des règles de conduite, mais l’observation de ces règles n’a pas de valeur morale, car elles sont arbitraires. Les lois ( ¹ règles) morales ont leur source dans l’être même de chaque homme, elles sont ce qui fait son humanité. Et l’humanité n’est pas une qualité qui varie d’un individu à un autre, ce n’est pas une qualité dont chacun peut se faire sa propre idée, comme bon lui semble ; c’est au contraire une qualité universelle, c’est-à-dire qu’on a plus ou moins, mais qui est la même pour tout homme, et auprès de laquelle chaque homme se juge digne ou non de porter ce nom.

2/ Exemple de rédaction

1) Dégagez l’idée principale du texte et les étapes de son argumentation.

La langue désigne par le terme d’inconscient, dans l’usage ordinaire du mot, un homme qui ne sait pas ce qu’il fait. Cette désignation n’enferme aucune condamnation, aucun jugement moral. En revanche, lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il n’a pas de conscience, on veut dire qu’il n’a pas de scrupule : il sait bien que ce qu’il fait est contraire à son devoir, mais il ne s’en soucie guère. Mais cette expression laisse entendre qu’on pourrait s’affranchir de toute conscience morale, comme si la conscience était en nous quelque chose d’ajouté, quelque chose d’accessoire, bref, quelque chose dont on pourrait se passer. A cela, Kant oppose que la conscience fait intégralement partie de l’être même de chaque homme, qu’elle lui est inhérente et que, par conséquent, nul ne peut échapper à sa conscience même si, de temps en temps, il peut croire qu’il y échappe. Telle est l’idée principale de ce texte.

Kant commence par affirmer que la conscience est présente en tout homme, et par décrire de quelle façon se manifeste à chacun cette présence. Ceci constitue la première étape de l’argumentation, qui conduit, dans un deuxième temps, à conclure que l’on ne peut y échapper qu’en échappant à soi. La troisième partie du texte, en répondant à une objection implicite, démontre ce qui n’est dans un premier temps qu’affirmé, en distinguant le plan du comportement, où l’homme peut en effet ne pas suivre la voix intérieure qui lui dit quel est son devoir, et le plan de la conscience, où nul ne peut éviter d’entendre cette voix, même s’il ne l’écoute pas.

La première partie du texte décrit la conscience comme un juge intérieur. Avoir une con­science, c’est en effet se juger soi-même. Mais cette partie de nous qui nous juge, bien qu’elle soit en nous, n’est pas issue de nous : ce n’est pas quelque chose que nous nous inventons nous-mêmes, selon des critères propres à nous seulement. Tel est le paradoxe de la conscience morale : elle est, au plus profond de chacun, quelque chose qui est infiniment au dessus et indépendant de chacun, qui observe, menace et tient en respect, comme dit Kant, autrement dit qui est là malgré nous. Ce que Kant veut mettre en évidence ici, c’est que, quoique nous fassions, ce juge intérieur nous suit. Il n’est pas tout à fait nous, mais il fait pourtant essentiellement partie de nous. Au point que, pour lui échapper, c’est de nous-mêmes qu’il faudrait pouvoir s’échapper.

On peut en effet vouloir échapper à sa conscience, et croire même parfois lui échapper, mais c’est là précisément que se révèle son caractère inhérent. Car qu’est-ce que vouloir échapper à sa conscience ? C’est vouloir échapper à son propre jugement sur soi-même, c’est-à-dire s’étourdir, s’endormir, autrement dit se perdre soi-même, s’absorber dans des distractions au point de n’avoir plus aucune notion de soi. Bref, le seul moyen d’échapper à sa conscience, c’est de perdre con­science, et cela est la meilleure preuve qu’on ne peut lui échapper, car on ne peut rester soi sans elle. Voilà pourquoi Kant dit que, dès qu’il perçoit la voix de ce juge intérieur, l’homme revient à lui, il se reprend, c’est-à-dire reprend possession de lui-même.

L’expérience paraît toutefois objecter qu’il y a des hommes sans conscience, c’est-à-dire des hommes qui ne paraissent nullement dérangés par leur conscience, au point qu’ils semblent s’en être totalement débarrassés. Mais c’est là qu’il faut éviter de confondre le plan de l’expérience avec celui de la conscience. Supposons qu’un homme tombe, comme dit Kant, dans la plus extrême abjection : cela signifie certes qu’il n’écoute pas sa conscience, qu’il s’en moque, que ce qu’il recherche l’emporte sur ce que lui commande sa conscience. Mais, pour tomber dans cette abjec­tion, il lui faut bien être lucide. Il sait ce qu’il fait. Il peut le justifier à ses propres yeux par toutes les raisons possibles, mais cela même prouve qu’il sait que ce qu’il fait n’est pas ce qu’il devrait faire. Car l’action juste, l’action moralement bonne, l’action faite par devoir n’a pas besoin d’être justifiée. Elle est sa propre preuve, elle vaut par elle-même. Qui est juste ne l’est pas en vue d’autre chose, et ne l’est même pas en vue d’être juste. Faire son devoir n’est pas un moyen, mais une fin en soi. Par conséquent, quiconque agit contrairement au devoir, parce qu’il ne peut le faire que sciemment, est conscient de ne pas suivre sa conscience. Voilà pourquoi Kant peut conclure à l’inhérence de la conscience morale : bien qu’on n’écoute pas toujours sa voix, on ne peut éviter de l’entendre.

Par là, Kant démontre qu’il n’est point de meilleur juge de soi que soi-même, puisque ce juge que l’on est pour soi est non seulement incorruptible, mais accompagne chacun « comme son om­bre ». Cela étant, ce juge n’a aucun pouvoir d’obliger : c’est à chacun qu’il revient de s’obliger. C’est pourquoi le fait que tout homme possède une conscience morale n’entraîne nullement le fait que tout homme la suive.

2) Explication d’expressions du texte.

a) Il y a en tout homme un juge intérieur, mais ce juge n’est pas le produit de chaque indi­vidu, et ne varie pas selon les individus. Comme le souligne Kant, « cette puissance qui veille en l’homme sur les lois n’est pas quelque chose de forgé (arbitrairement) par lui-même ». Cette ex­pression signifie d’une part que les commandements de la morale (désignés ici par le mot « lois », qui n’a rien à voir avec les lois au sens politique du terme) ne sont pas inventés au gré des hommes, mais plutôt inscrits dans la nature de chaque homme, et d’autre part que la conscience morale qui veille sur ces lois, c’est-à-dire qui montre à chacun quel est son devoir ne dépend pas du bon vou­loir de chacun, ni de son éducation, de ses origines, ou de son milieu. Bref, que la conscience mo­rale est, comme le devoir, universelle. Ce ne sont pas les hommes qui la définissent, c’est elle qui les définit. Car l’humanité d’un homme n’est pas ce qu’il lui plaît de nommer ainsi, mais plutôt ce qui lui permet d’être nommé ainsi.

b) L’homme peut vouloir échapper au regard qu’il porte sur lui-même, et qui le juge : « il peut sans doute, par des plaisirs ou des distractions, s’étourdir ou s’endormir ». Par cette expres­sion, Kant veut dire que le moyen d’échapper, ou de croire échapper, à sa conscience, consiste à se disperser, à se divertir, ce qui signifie littéralement se détourner. Les plaisirs et les distractions absorbent l’homme dans sa propre activité, au point qu’il s’y oublie lui-même. Etre distrait, c’est en effet, selon le sens littéral de ce mot, être tiré hors de soi. Par les distractions, l’homme se plonge dans le monde, dans ce qui est hors de lui, et avec quoi il finit par ne faire plus qu’un. Tandis que la conscience est division entre soi et ce qui est hors de soi, et par là-même conscience de soi, et regard sur soi.

3) Est-il possible de s’affranchir de toute conscience morale ?

Tout homme, selon Kant, a une conscience morale qu’il ne peut fuir, même si, parfois, il peut avoir l’illusion d’y échapper. Mais l’expérience montre que bien des hommes ne s’en soucient guère, et se comportent comme s’ils n’en avaient aucune. Cependant le fait de ne pas écouter sa conscience implique-t-il qu’on ne l’entende plus ? Autrement dit, est-il vraiment possible de s’affranchir de toute conscience morale ?

Cette question, dans sa formulation même, présuppose qu’il existe des degrés de conscience : car se demander si l’on peut s’affranchir de toute conscience morale, c’est sous entendre qu’on pourrait s’en affranchir partiellement. Mais il ne faut pas confondre la conscience morale avec l’action morale : que l’homme n’écoute pas toujours sa conscience, l’expérience l’atteste ; mais qu’il n’en entende pas la voix est tout autre chose, et nulle expérience ne peut ici servir de preuve. Supposons en effet qu’un homme se conduise de la pire manière, d’une manière qui le rende indigne de porter le nom d’homme, sa conduite prouve qu’il n’obéit pas aux devoirs impliqués par l’humanité, mais elle ne prouve pas qu’il n’ait pas entendu la voix de sa conscience. En d’autres termes, il s’agit de se demander s’il est possible qu’un homme puisse être inconscient de sa propre humanité au point de l’ignorer ou de la mépriser sans éprouver le moindre scrupule.

Nous supposerons dans un premier temps que cela est possible ; nous montrerons alors que, si tel est le cas, aucun jugement sur une conduite immorale n’est plus permis, puisqu’on ne peut blâmer celui qui agit mal sans savoir qu’il agit mal. Une raison d’ordre morale plaide donc en faveur d’une réponse négative à la question posée : tout homme est responsable de ne pas faire son devoir car tout homme a conscience de ce qu’il doit faire. Or c’est là justement ce qui est en question : il nous faudra alors expliquer pourquoi, sur ce qu’il doit faire, nul homme n’a la moindre hésitation, s’il est dans son bon sens. Autrement dit que le seul moyen de s’affranchir de toute conscience morale est de perdre toute conscience de soi.

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Lorsque nous agissons contrairement au devoir, la plupart du temps, nous le savons et n’en sommes pas fiers, du moins à nos propres yeux. Considérons par exemple une situation où nous nous sentons contraints à mentir : ce n’est pas quelque chose que nous ferions spontanément, et ce n’est pas non plus quelque chose que nous faisons facilement. Si nous sommes contraints à mentir, c’est pour dissimuler une faute que nous avons commise. Et nous savons, du simple fait que nous voulons la dissimuler, que nous n’aurions pas dû la commettre. En la dissimulant, nous savons aussi que nous faisons quelque chose que nous ne devrions pas faire. C’est notre conscience qui nous juge ici, et nous ne pouvons échapper à son verdict, même si nous arrivons à tromper autrui. Une telle situation, assez ordinaire, atteste la thèse de Kant : nul ne peut échapper à sa conscience, et il y échappe d’autant moins qu’il veut le faire, tous ses efforts pour se donner bonne conscience ne faisant que renforcer sa mauvaise conscience. C’est en ce sens qu’on peut soutenir que la conscience est une puissance qui veille en nous sur les lois : dès que nous les transgressons, elle se manifeste, et nous fait savoir que nous les transgressons. Ainsi, moins nous écoutons notre conscience, qui est en nous la voix du devoir, plus elle se fait entendre. Peut-il se faire qu’on ne l’entende pas du tout ? Peut-on s’affranchir de sa conscience ?

Pour examiner cette question, il faut d’abord se demander ce que signifie exactement le fait de s’affranchir de toute conscience morale. Cela ne veut pas seulement dire qu’on agisse contrairement au devoir, cela veut dire précisément qu’on n’ait plus aucun scrupule, aucune voix intérieure nous faisant savoir que nous sommes en train de transgresser les lois. Il faut donc se demander si l’absence de scrupule est compatible avec la qualité d’homme.

Certes, l’histoire regorge d’exemples mettant en scène des bourreaux, et l’actualité fournit elle aussi son lot quotidien d’individus tombés dans la plus extrême abjection, capables des pires atrocités, et en apparence dépourvus du moindre scrupule. Est-ce à dire que de tels individus soient définitivement affranchis de toute conscience morale, ou bien n’en sont-ils pas seulement provisoirement, mais non définitivement, dépourvus ? Il se peut par exemple qu’un criminel, dans le moment de l’exécution de son crime, et même longtemps après, n’ait aucun remords, n’entende aucune voix intérieure le condamnant. Mais supposons qu’on l’enferme et que, dans sa prison, il ait tout le loisir de méditer sur son crime, peut-on affirmer qu’à aucun moment il ne se sentira coupable ? Il est clair que si tel est le cas, cet individu n’est pas, comme on dit, dans son bon sens. La capacité à se juger soi-même, c’est-à-dire à entendre la voix de sa conscience, est en effet liée à la capacité de juger en général. L’être qui ne peut se juger lui-même est d’abord un être qui n’a pas l’idée de lui-même. C’est un être inconscient. Et il est clair que tout être qui agit mécaniquement, uniquement d’après l’instinct, est dépourvu de toute conscience morale dans la mesure où il est dépourvu de toute conscience en général. Etre affranchi de sa conscience morale, c’est donc perdre toute conscience de soi : la conscience morale n’est pas une partie de la conscience, mais c’est le tout de la conscience.

Cette remarque permet de comprendre que l’on ne s’affranchit pas soi-même, par décision, de sa conscience, mais que ce sont les causes extérieures qui conduisent un individu à agir par pur mécanisme, par emportement, par entraînement. Par exemple, ce que des individus sont capables de faire dans des camps d’extermination, on peut douter qu’ils en soient capables de la même façon, c’est-à-dire sans le moindre scrupule, s’ils étaient seuls. Une foule, par définition, cela ne pense pas, cela réagit : les individus qui la composent réagissent et se laissent entraîner par le mouvement général, et c’est pourquoi l’on peut dire qu’il y a plus d’humanité dans les individus pris un par un que dans les mêmes pris ensembles. On peut songer par exemple au lynchage : personne ne pense, alors, à ce qu’il est en train de faire, car le simple fait d’y penser enfermerait une telle condamnation qu’aucune des personnes ne se livrant à cet acte quand elle se trouve entraînée par les autres ne se supporterait un seul instant si elle se savait et se voyait agir ainsi ; or elle ne peut se voir et se juger que dans le silence des passions, mais non dans l’excitation de la foule.

On peut donc dire qu’il y a des conditions favorables à la présence de cette voix intérieure qu’est la conscience morale, et des conditions qui empêchent qu’on ne l’entende, mais ces conditions ne font que nous détourner de notre conscience, elles ne la font pas elle-même disparaître. De façon générale, la conscience morale exprime un rapport de soi à soi et traduit l’intériorité de la personne. S’observer, se juger, et se condamner, c’est en effet découvrir en soi l’idée de quelque chose qui dépasse infiniment l’individu que l’on est, l’idée de l’humanité, dont nul, s’il s’examine un tant soit peu lui-même, ne peut prétendre être dépourvu. De ce fait, n’avoir aucune conscience morale, ce n’est pas seulement n’avoir aucun scrupule, ce n’est pas non plus seulement ne pas respecter l’humanité chez autrui, c’est surtout ignorer la sienne, autrement dit ignorer sa propre valeur et sa propre nature. Alors, l’individu affranchi de toute conscience morale est premièrement « affranchi » de toute humanité, délivré de toute intériorité : peut-on dire d’un tel individu qu’il soit autre chose qu’une simple chose ? En d’autres termes, n’est-il pas clair que celui qui s’est affranchi de toute conscience morale s’est exclu lui-même de l’humanité, et de ce fait que nul homme, en tant qu’être humain, ne peut sans contradiction s’affranchir de sa conscience ? L’homme ne peut, comme dit Kant, que « penser lui échapper », mais de même qu’il ne l’a pas forgé lui-même, il n’a pas non plus le pouvoir de la faire taire. Tout ce qu’il peut, et cela est très peu, même s’il y emploie toute sa force, c’est faire plus de bruit que sa conscience afin d’avoir l’illusion de ne plus l’entendre. Mais le bruit qu’il fait n’est-il pas encore une façon, pour la conscience, de se faire entendre à l’homme qui prétend lui échapper ?

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Au terme de cet examen, on peut conclure qu’il n’est pas possible à l’homme de s’affranchir de toute conscience morale, puisqu’elle est la marque de son humanité. Ignorer sciemment son humanité est un non-sens. Ce qu’un homme peut tout au plus faire, c’est ne pas écouter sa conscience, vouloir lui échapper, et même y parvenir provisoirement, ou du moins le croire. Mais y échapper vraiment ne lui serait possible qu’au prix d’un abandon de soi contraire à sa propre condition : car on peut sans doute s’étourdir et s’endormir, mais on ne peut absolument ni définitivement éviter de se réveiller, sauf à sombrer dans l’inconscience. Etre affranchi de toute conscience morale, ce serait donc n’avoir plus aucune notion de soi, en sorte que ce n’est pas seulement d’après une raison morale qu’on peut affirmer qu’il est impossible de s’affranchir de toute conscience morale, mais c’est aussi parce qu’une telle expression enferme une contradiction.

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Author: Delena Feil

Last Updated: 09/09/2022

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