Iris Knobloch, première présidente du Festival de Cannes : «Quoi qu'elles fassent, les dirigeantes sont plus scrutées que les dirigeants» (2023)

Figure influente du cinéma, cette juriste allemande, ancienne dirigeante de Warner en Europe, est la première femme à présider le Festival de Cannes.

Dans sa jeunesse, à Munich, elle suivait l'actualité du Festival de Cannes de loin, rêvant d'y assister un jour. En 1998, elle monte pour la première fois les marches. Au fil de sa carrière chez Warner, elle en deviendra l'une des habituées, accompagnant Clint Eastwood pour les 25 ans d'Impitoyable, Charlize Theron pour Mad Max: Fury Road ou Jean Dujardin pour The Artist. Mais du 16 au 27 mai, c'est en haut des marches qu'elle se tiendra chaque jour aux côtés du délégué général, Thierry Frémaux, pour accueillir les équipes des films sélectionnés pour la 76e édition: depuis le 1er juillet 2022, Iris Knobloch est la nouvelle présidente de ce rendez-vous incontournable du cinéma.

À découvrir

  • Iris Knobloch, première présidente du Festival de Cannes : «Quoi qu'elles fassent, les dirigeantes sont plus scrutées que les dirigeants» (1)
    Madonna: la vie sulfureuse de la popstar au cœur du podcast Scandales

Cette juriste de formation est un choix solide pour succéder à Pierre Lescure. Amoureuse du grand écran, elle est aussi une femme d'affaires accomplie: elle a travaillé une dizaine d'années chez Warner, à Los Angeles et à Londres, avant de prendre la tête de la filiale française du studio en 2006, puis de Warner Media France, Benelux, Allemagne, Autriche et Suisse, en 2020. Un CV à faire des envieux… Justement, à l'heure de sa nomination cannoise, sa nationalité allemande et son profil plus business qu'artistique ont fait grincer quelques dents: la rançon du succès et, peut-être, une pointe de misogynie latente à l'encontre des femmes de pouvoir et d'autorité.

À 60 ans, Iris Knobloch est en effet la première femme élue à cette fonction prestigieuse et stratégique. Ses preuves restent à faire à la veille de son premier tour de piste sur la Croisette, mais son parcours international, sa connaissance de l'industrie, son lien avec Hollywood et son carnet d'adresses sont des atouts immenses pour assurer ses missions: représenter l'autorité morale et juridique du Festival, veiller aux bonnes relations avec les partenaires et mettre en application la stratégie élaborée avec Thierry Frémaux. «Présider, c'est être gardien du temple», dit-elle. La formule est adéquate: son rire communicatif et sa cordialité racontent son sens du lien, mais son regard déterminé dit aussi qu'elle ne laissera pas tout passer.

En vidéo, À Cannessérie, Morfydd Clark remporte le Madame Figaro Rising Star Award

«J'espère trouver le bon ton, être au bon endroit»

Madame Figaro . – Dans quel état d'esprit êtes-vous avant votre premier Festival?
Iris Knobloch. – Je suis allée au Festival pendant vingt-cinq ans, et mon sentiment d'exaltation est toujours le même. Il est évident que mon rôle et mes journées prendront une tout autre forme cette année. J'essaie de me préparer au mieux, car Cannes est un marathon au cours duquel peut surgir l'inattendu. Mais j'ai la chance d'être très bien accompagnée par Thierry Frémaux et toute l'équipe du Festival. Pour être honnête, être une femme ajoute un enjeu: j'espère trouver le bon ton, être au bon endroit. Car quoi qu'elles fassent, disent ou portent, les dirigeantes sont plus scrutées que les dirigeants. On ne commenterait jamais, par exemple, le smoking d'un homme…

Quel symbole cela représente-t-il d'être une femme à cette place?
C'est une victoire pour les femmes. «Quand une femme prend la lumière, c'est un petit pas pour l'homme mais un grand pas pour le reste de l'humanité.» Je suis consciente de ce que représente ma nomination, et je trouve symboliquement important que la langue française permette de féminiser la fonction, de dire «présidente». Les femmes questionnent encore trop souvent leur légitimité et censurent leurs ambitions. Mais aucun rêve n'est inatteignable, tout est possible si l'on croit en soi.

«Le vieux débat qui consiste à opposer les plateformes et les salle n'a plus lieu d'être»

Avez-vous des axes stratégiques en tête?
Le Festival a toujours été un symbole d'excellence, et il est essentiel de préserver cette spécificité, tout comme la valorisation du cinéma et de ceux qui le font partout dans le monde. C'est l'ADN de Cannes. Ensuite, il est aussi primordial de regarder vers le cinéma de demain, en mettant en lumière les talents émergents et en travaillant avec les nouveaux acteurs du secteur. Le débat d'hier que nous avions à propos des plateformes de streaming n'est plus celui d'aujourd'hui. Elles ont toujours été les bienvenues au Festival de Cannes, et, d'ailleurs, Killers of the Flower Moon, de Martin Scorsese, produit par Apple, sera présenté cette année hors compétition. Notre règle reste cependant que la compétition ne peut pas accueillir de film qui ne sortirait pas dans les salles françaises. Mais le vieux débat qui consiste à opposer les plateformes et les salles, à dire que les unes remplaceront les autres, n'a plus lieu d'être. Apple et Amazon ont, par exemple, annoncé récemment des investissements importants dans des films destinés aux salles. Je reste aussi convaincue que rien ne peut remplacer la portée d'une sortie au cinéma. Seuls ces films ont la capacité de faire bouger les lignes, de s'imposer dans les conversations ou dans l'agenda d'un pays, voire du monde.

À lire aussiNatalie Portman, Johnny Depp, Juliette Binoche... Qui va fouler le tapis rouge du 76e Festival de Cannes?

L'ambition et la réussite des femmes ne sont pas toujours bien perçues. Comment composez-vous avec les préjugés?
J'accepte volontiers d'être jugée sur mes compétences et mes mérites, mais je ne supporte pas d'être associée à des stéréotypes. Il est très triste que les femmes aient encore à prouver leur valeur. Il y a encore des combats à mener, mais j'ai espoir en la jeune génération. J'essaie d'ignorer les préjugés pour me focaliser sur les défis à relever. Si les résultats sont là, ils parleront d'eux-mêmes et feront évoluer les regards.

J'accepte volontiers d'être jugée sur mes compétences et mes mérites, mais je ne supporte pas d'être associée à des stéréotypes

Iris Knobloch

Vous a-t-on élevée avec l'idée que vous pouviez tout accomplir?
Mes parents m'ont toujours soutenue. Ils n'ont pas vraiment eu la chance d'accéder à des études supérieures et ont voulu me donner ce qui leur avait manqué, avec l'idée que travailler permettait d'acquérir une forme de liberté. Leur amour et leur confiance ont fait le reste. Tout au long de ma carrière, j'ai aussi eu la chance de rencontrer des personnes qui m'ont encouragée.

«J'ai vite pris conscience que l'art permettait de réparer»

Comment le goût du cinéma est-il venu?
Le film déclic, celui qui m'a conduite à vouloir placer le cinéma au cœur de ma profession, c'est sans doute Le Tambour, de Volker Schlöndorff… Dès mon plus jeune âge, j'allais au cinéma plusieurs fois par semaine, en famille. Mes parents sont survivants de l'Holocauste, et pour eux c'était une échappatoire et une façon de rattraper les instants de jeunesse qui leur avaient été volés. J'ai vite pris conscience que l'art permettait de réparer, faire passer des messages, libérer la parole, accomplir un devoir de mémoire.

Avec quels cinéastes vous êtes-vous construite?
Dans ma jeunesse, je voyais surtout les films allemands et français: je me souviens du Mariage de Maria Braun, de Rainer Werner Fassbinder, des Choses de la vie, de Claude Sautet, ou d'Un homme et une femme, de Claude Lelouch. Plus tard, j'ai été marquée par le cinéma d'un Stanley Kubrick ou d'un Christopher Nolan. J'admire ces cinéastes fédérateurs qui attirent le grand public comme les cinéphiles. Je veux aussi évoquer Jane Campion, une figure féminine phare, qui a brisé tellement de plafonds de verre: elle est la première réalisatrice de l'histoire à avoir gagné la Palme d'or, en 1993, avec La Leçon de piano, remporté l'Oscar de la meilleure réalisation pour The Power of the Dog, et mis en scène des destins de femmes avec un regard libéré des injonctions.

Qui serez-vous heureuse d'accueillir en haut des marches cette année?
Je me réjouis de retrouver d'anciens compagnons de route professionnels, y compris des artistes comme Leonardo DiCaprio, que j'avais accompagné lors de la sélection de Gatsby le Magnifique, de Baz Luhrmann. Mais je suis tout aussi heureuse de recevoir des grands cinéastes ou des talents émergents comme Ramata-Toulaye Sy, sélectionnée en compétition avec son premier long-métrage, Banel et Adama. Elle va vivre un moment intense comme seul le Festival de Cannes en procure. À titre plus personnel, je suis extrêmement touchée d'accueillir ma mère, qui m'a promis de venir. Y penser m'émeut déjà. C'est elle qui m'a transmis l'amour des films, avec mon père: c'est une façon de boucler la boucle.

Comment se prépare-t-on aux possibles polémiques que peut engendrer la sélection?
Les films présentés au Festival de Cannes sont le reflet du monde, les polémiques sont inévitables et parfois saines, et j'ai confiance en l'équipe. Je crois, par ailleurs, qu'il est important de toujours garder en tête les fondamentaux du festival: le cinéma, les films, l'indépendance de la sélection, la défense de la liberté de création. Choisir le chemin de la facilité n'est pas une bonne option.

Les films présentés au Festival de Cannes sont le reflet du monde, les polémiques sont inévitables et parfois saines

Iris Knobloch

Comment le Festival de Cannes peut-il valoriser les femmes de l'industrie?
Cette année, sept films réalisés par des femmes sont sélectionnés en compétition: un record. La sélection est en quelque sorte une photographie de l'état du cinéma mondial. Pour que la parité soit atteinte, il faudrait donner encore plus de visibilité et d'opportunités aux femmes et aux jeunes talents féminins dans tous les domaines: la production, l'écriture, la technique, l'administration, la réalisation… Lors de l'événement, grâce à nos partenaires, nous soutenons aussi des initiatives comme le trophée Chopard, qui récompense une jeune actrice (et un jeune acteur), le prix Lights on Women, de L'Oréal, remis à une réalisatrice de court-métrage, et le Prix Talent Émergent que Women in Motion, le programme de Kering, attribue à une cinéaste débutante.

Vous êtes une citoyenne du monde. Où vous sentez-vous chez vous?
J'ai un test pour sonder cette question: quand je regarde les Jeux olympiques, je me demande pour qui je suis. Et la France a toujours ma préférence! Ce pays est pour moi magnifique, de par ses talents, ses paysages, son amour de la culture… À moins que la vie ne m'y contraigne, je n'ai aucune envie d'en partir. Je me sens française et européenne de cœur.

En vidéo, L'interview de Zabou Breitman au Festival Canneséries

Top Articles
Latest Posts
Article information

Author: Tyson Zemlak

Last Updated: 02/06/2023

Views: 6341

Rating: 4.2 / 5 (63 voted)

Reviews: 86% of readers found this page helpful

Author information

Name: Tyson Zemlak

Birthday: 1992-03-17

Address: Apt. 662 96191 Quigley Dam, Kubview, MA 42013

Phone: +441678032891

Job: Community-Services Orchestrator

Hobby: Coffee roasting, Calligraphy, Metalworking, Fashion, Vehicle restoration, Shopping, Photography

Introduction: My name is Tyson Zemlak, I am a excited, light, sparkling, super, open, fair, magnificent person who loves writing and wants to share my knowledge and understanding with you.